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Bernard Lemaire: parcours d'un bâtisseur- Le Devoir

Bernard LemaireLes entrepreneurs aimeront toujours raconter l'effet captivant d'une première idée, alors que d'autres retraceront la première acquisition. Bâtisseur infatigable, Bernard Lemaire pourrait vous faire le récit d'une anecdote de 1972. C'est-à-dire cette fois où son équipe a personnellement déconstruit la presse d'une usine désaffectée au New Jersey, dans des conditions impossibles, pour la mettre sur des camions-remorques et la ramener à Kingsey Falls. Il aura fallu plus de 60 voyages, mais à ce jour, le cofondateur de Cascades n'en revient toujours pas de l'aubaine : à peine 90 000 $.

Plus d'un demi-siècle après la naissance de Cascades, qui a vu le jour en 1964 en produisant du papier à partir de fibre recyclée, M. Lemaire fait l'objet d'une biographie chez Québec Amérique, qui décrit le chemin parcouru avec ses frères pour jeter les bases d'une entreprise dont les revenus atteignent 4,6 milliards par année, avec 11 000 employés sur 90 centres de production. Du coup, le livre rappelle l'émergence spectaculaire d'une nouvelle classe d'entrepreneurs québécois formant le Québec inc., dont il est un des piliers.

— Bernard Lemaire
« Je suis parti de zéro. Mon père était vidangeur », dit en entrevue M. Lemaire, aujourd'hui âgé de 82 ans. « Il disait toujours qu'il fallait récupérer. C'est comme ça que j'ai commencé. » Le père, Antonio, est d'abord inventeur et fait des allers-retours au dépotoir de Drummondville pour y cueillir les objets qui stimulent son inspiration. « Mon père avait ben des patentes, mais il ne les finissait pas. J'ai pris ça et j'ai fini par faire marcher ce qu'il avait en tête. » À la fin des années 1950, l'entreprise familiale d'Antonio Lemaire, Drummond Pulp Fiber, détient le contrat de récupération de la ville de Drummondville. Elle produit de la pâte à papier.

Kingsey Falls

L'histoire de Cascades commence véritablement en 1964, quand Bernard Lemaire met la main sur le vieux moulin de Kingsey Falls, qu'il s'affaire à remettre en état pour le redémarrer. Il a 27 ans. Son frère Laurent, cofondateur, met aussi la main à la pâte. Il sera suivi de leur frère Alain quelques années plus tard. Les deux frères, d'ailleurs, prendront tour à tour la direction de l'entreprise après la retraite de leur frère aîné, en 1992. Bernard Lemaire développera ensuite le secteur énergie, qui deviendra Boralex, aujourd'hui dirigée par son fils Patrick.

Dès les débuts, Cascades se démarque par une philosophie de gestion visant à mettre l'accent sur la participation accrue des employés et leur responsabilisation, de même que sur le partage des profits. « Il s'agit de faire en sorte que ça soit LEUR usine », dit M. Lemaire.

En plus de relater le parcours professionnel de M. Lemaire, y compris la fermeture très médiatisée d'une grande usine de pâte à Port-Cartier en 1991, la biographie signée par Christian Bellavance revient aussi sur des aspects marquants de sa vie personnelle : des relations amoureuses parfois complexes, un accident de camionnage qui a failli coûter la vie à son fils aîné Richard, de même que son propre accident de voiture survenu en 1979, lors duquel il a été projeté sur une dizaine de mètres. Il révèle aussi sans détour qu'il a reçu, en avril 2018, un diagnostic de maladie d'Alzheimer.

La première véritable expansion de la compagnie survient dans les années 1970. L'agrandissement de Kingsey Falls se fait avec la presse achetée aux États-Unis dans des conditions moins qu'optimales : une digue a cédé et la déconstruction de la machine se fait à marée basse seulement, car le reste du temps, l'équipement est inondé. Cascades entamera par la suite la production de cartons-caisses, avec l'ouverture d'une usine à Cabano en 1976, puis commencera celle des papiers sanitaires à Kingsey Falls en 1977.

Connaître le produit

Le récit illustre notamment le savoir-faire mécanique qui caractérise le premier patron de l'entreprise, capable de trouver le problème des machines à leur son, intimement lié à la qualité de ce qui en ressort à l'autre bout. Quelle serait la principale qualité d'une personne qui a le don des affaires ? « Il faut connaître son produit. Pas seulement les chiffres », dit-il. Il est essentiel de s'impliquer dans la production, insiste-t-il. Mais vous étiez vous aussi bon avec les chiffres, non ? « Je cherchais toujours les endroits où on pouvait faire mieux. Mais pour les ventes, par contre, je n'étais pas bon. »

Les entrepreneurs québécois ont pris leur place, et il y en a de plus en plus, croit Bernard Lemaire. Et ils ont un accès plus facile au financement. À ce chapitre, Cascades a été parmi les premiers à s'inscrire en Bourse, à l'époque du Régime d'épargne-actions. Ce programme de Jacques Parizeau offrait un incitatif fiscal à ceux qui achetaient des entreprises québécoises. Les premières actions de Cascades ont commencé à se négocier en janvier 1983. Des entreprises comme Jean Coutu et Couche-Tard, par exemple, s'inscriront en Bourse en 1986.

La famille possède aujourd'hui une participation de 30 % dans l'actionnariat, un bloc insuffisant pour freiner à lui seul une offre d'achat venue de l'étranger. « Ça serait un péché », dit M. Lemaire. Mais il est optimiste. La compagnie est suffisamment diversifiée, ce qui découragerait des acheteurs potentiels plus spécialisés sur un seul créneau.

Les dernières années ont été consacrées à l'agriculture, car Bernard Lemaire a acquis 1500 têtes de bovins Highland. Et ce n'est pas fini. Il pense déjà à un autre projet pour ses terres : produire du sirop d'érable.

Âgé de 82 ans, Bernard Lemaire nourrit de nouveaux projets. Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Source: François Desjardins 

https://www.ledevoir.com/economie/551272/nouvelle-biographie-de-bernard-lemaire-figure-du-quebec-inc?fbclid=IwAR1fAXJc2t1rXDl6BNlIrZOK-4BpMOiFRrE8AcB4TT5F4AHDpQd79J7tIZs